22 mars 2005 – Pierre
Le « giallo » à Milan — Scerbanenco, Renato Olivieri, Andrea G. Pinketts.

En France, le « giallo », ou roman policier italien, peut paraître un genre mineur, où la culture italienne ne trouve pas sa place. Cependant des auteurs de renom, comme Sciascia, comme Gadda, ou Mario Soldati, ont écrit des ouvrages policiers qui méritent l’intérêt.
Mais avant tout ceux qui aiment l’Italie sauront trouver dans le roman policier italien une présentation actuelle et réelle de ce pays, dans toute sa diversité.
Par l’étude du « giallo », c’est à un voyage virtuel dans l’Italie des villes et des régions, avec leurs particularités, leurs dialectes, leurs cuisines locales, que nous convie cet exposé.
C’est à Milan que se déroulent la plupart des romans du père du « giallo », Giorgio Scerbanenco.
La vie de Scerbanenco est exceptionnelle et mérite qu’on s’y arrête : né à Kiev en 1911, d’un père ukrainien et d’une mère romaine. Son père, professeur, portait un uniforme, et c’est selon Giorgio ce qui lui valut d’être fusillé par les révolutionnaires. Sa mère réussit à embarquer avec son fils à Odessa sur un navire italien. Élevé à Rome, il se transfère ensuite à Milan, où pour vivre il travaille à la chaîne à la Borletti. Il s’instruit par la lecture, en mathématiques, en philosophie, en théologie, et comme beaucoup de futurs « giallisti », écrit pour les journaux des feuilletons, des romans d’amour. Durant la guerre il doit se réfugier en Suisse. Puis il continue d’écrire, pour le Corriere della Sera; enfin son premier roman policier, « Venere privata », connaît un immense succès. Il sera suivi de beaucoup d’autres, jusqu’à sa mort en 1969.
Les meilleurs de ses nombreux romans, implantés à Milan, ont pour héros un médecin rayé de l’Ordre pour euthanasie, Duca Lamberti, qui après trois années de prison devient sans le vouloir enquêteur. D’origine romagnole, Duca Lamberti a fait de Milan sa ville d’adoption. Il y fait vivre des personnages typiquement milanais, qui utilisent le dialecte meneghino des milanais. Son roman « Traditori di tutti », en français « À tous les râteliers », évoque des formes de corruption et de terrorisme que Milan connaîtra plus tard de façon diverse et amplifiée avec Mani Pulite et Lotta Continua.
L’implantation régionale de ces romans est sans doute la première dans l’histoire récente du « giallo », qui grâce à Scerbanenco s’éloigne du modèle anglo-saxon pour fournir un modèle parfaitement « Italia Nostra ». Il fallait un ukrainien de naissance pour réussir cet exploit !
Renato Olivieri.
Milanais d’adoption, Renato Olivieri a créé un personnage, le vice-commissaire Giulio Ambrosio, partiellement inspiré du Maigret de Siménon. Giulio Ambrosio aime parcourir les rues de Milan, se promener dans ses parcs, observer ses immeubles néoclassiques, ses villas de style « liberty » couvertes de glycines. Il aime surtout regarder les objets rares ou curieux sur les étals des brocanteurs ou les magasins des antiquaires, si nombreux à Milan, ou les observer dans les maisons qu’il visite au cours de ses enquêtes; ces objets lui font comprendre l’esprit des personnes à qui ils appartiennent.
Artiste et raffiné, Giulio Ambrosio apprécie les tableaux du 19° siècle lombard, ou de Toulouse-Lautrec, les meubles de style, mais aussi les plats de poisson des Trattorie Toscane, accompagnés d’un Pinot Grigio servi dans des calices verts. Ou bien une côtelette à la milanaise, beaucoup de citron, un Cabernet du Frioul, et une salade de tomate et de rùcola, avec un petit oignon coupé très fin. C’est un véritable esthète !

Andrea G. Pinketts.
Auteur singulier, Pinketts est lui-même un personnage exceptionnel. Né à Milan en 1961 d’un père irlandais et d’une mère trentinoise, il a exercé plusieurs métiers ; acteur dans des romans-photos, mannequin pour Armani, instructeur d’arts martiaux, journaliste d’investigation, détective municipal pour la commune de Cattolica, etc… Comme auteur de romans policiers il a créé un mouvement littéraire appelé la « Scuola dei Duri » qui a pour objectif l’analyse approfondie de la société par le biais des histoires policières.
Son héros, le détective Lazzaro Sant’Andrea est un peu Pinketts lui-même, Comme lui il apprécie la bière comme désaltérant, fume force cigares toscans, mais demeure toujours très lucide, élégant et séduisant. Ses enquêtes font évoluer des personnages étonnants, dans une ville de Milan mystérieuse et glauque, labyrinthique et hallucinante.
Le style particulier de Pinketts plaît beaucoup aux jeunes : plein d’une imagination débordante, son originalité repose sur des métaphores imprévisibles, sur des jeux de mots inattendus, sur l’humour d’actions paradoxales ou illogiques. L’un de ses romans s’appelle du reste « Le sens de la Formule ». On adore ou on déteste, et par moment on s’y perd.
Turin et le Piémont — Fruttero et Lucentini, Alessandro Perissinotto, Mario Soldat.

Il n’y a qu’un pas de Milan à Turin, la ville de Fruttero et Lucentini. Tous deux auraient pu devenir célèbres dans le roman traditionnel, ils ont préféré le genre policier, qui leur permettait de décrire avec légèreté et humour la société turinoise de l’époque. Le cadre, la ville de Turin, y présente ses multiples aspects, sévère par ses rues rectilignes, son froid climat alpin, mais égayée de ses tavernes, ses échoppes d’artisans, l’apport des méridionaux, enfin la tendance au mystère conférée par ses longs passages couverts et par ses souterrains.
Le commissaire sicilien Santamaria, incarné à l’écran par Marcello Mastroianni, nous fait parcourir lors de ses enquêtes , en même temps que sa ville d’adoption, le dédale de ses hypothèses et de ses méditations sur tous les sujets, de société, religieux, artistiques, historiques aussi par l’évocation de la dynastie des Savoie.
Parmi les romans où paraît Santamaria, rappelons « La Donna de la Domenica » (la Femme du Dimanche, grand succès en France lors de sa parution), et « A che Punto è la Notte » dont le titre français « Le Grand Boss », rend mal l’atmosphère purement turinoise où domine l’influence de la Fiat. Ces deux romans dépeignent avec humour des personnages parfois antipathiques, le plus souvent attachants, qu’il s’agisse de la société huppée de Turin, ou bien des petites gens et de leurs sentiments.
Fruttero et Lucentini, que nous retrouverons en Toscane, tous deux traducteurs de nombreuses langues, et qui avaient vécu longtemps à l’étranger, ne sont pas seulement des auteurs régionaux ; leur sentiment de turinois transparaît avec l’emploi occasionnel du dialecte, et la consommation des plats locaux comme la Bagna Cauda.
Alessandro Perissinotto.
Nous restons au Piémont avec Alessandro Perissinotto. Cet auteur rappelle à plus d’un titre Umberto Eco. Il est comme lui professeur de sémiologie, choisit volontiers ses sujets dans le passé, et se passionne pour l’informatique et les nouveaux medias. Moins encyclopédique qu’Umberto Eco, il est promis semble-t-il à un grand avenir. Son intérêt particulier pour les fables et le folklore, outre des études et des thèses, se retrouve dans ses romans, à mi-chemin entre le roman policier proprement dit et le roman de mœurs.
Pour l’apprécier pleinement, il faut lire « l’anno che uccisero Rosetta » (en français, l’année où fut tuée Rosetta), qui se déroule vers 1960 dans un village des Alpes piémontaises à proximité de la frontière française. Un commissaire doit y enquêter secrètement sur la mort d’une fille du village, Rosetta, survenue en 1944. Son unique interlocuteur est le maire du village, bavard, un peu lourd, mais qui connaît tout de l’histoire du village et de ses gens. L’atmosphère mystérieuse est entretenue par l’évocation du Conte Rosso, un chef de guerre du Moyen-Age, et de ses trésors, et les astuces cachées des peintres de « quadretti », ou petits tableaux rustiques offerts pour des grâces reçues, présents dans toutes les petites églises du Piémont.

Le commissaire est un personnage attirant bien que modeste et constamment envahi par les doutes. Ses réflexions alternent avec les monologues que le maire lui destine, et de cette alternance de tons émergent des effets de style saisissants.
Dans un registre voisin, « Treno 8017 » est aussi un retour sur le passé pour une enquête non sollicitée. L’action se déroule en partie dans la ville de Turin, en partie dans le Sud. Un cheminot écarté du service dresse un lien entre les assassinats de certains collègues et un tragique accident survenu dans un tunnel durant la guerre, entre Naples et Potenza. A l’atmosphère turinoise succède un périple instructif dans toute l’Italie, y compris un contact involontaire avec la Camorra et une visite inattendue des vestiges enterrés de l’aqueduc romain de Naples.
Mario Soldati.
Avec Mario Soldati nous parcourons de long en large la plaine padane. Né à Turin en 1906, Soldati fît ses débuts d’écrivain avant la guerre, mais c’est comme metteur en scène de cinéma qu’il connût, après la guerre, ses plus grands succès, ses œuvres principales étant Piccolo Mondo Antico, et Malombra. Après 1960 il abandonna le cinéma pour se consacrer définitivement à la littérature jusqu’à sa mort survenue en 1999.
Dans ses « Racconti del Maresciallo », en français « Raconte, Maréchal », écrits en 1967, il se met en scène lui-même comme l’interlocuteur d’un sympathique Maréchal de Gendarmerie, Gigi Arnaudi, qui parcourt de poste en poste les petites bourgades de la Plaine du Pô, et dans une série de nouvelles raconte ses enquêtes les plus marquantes.
Gigi Arnaudi est piémontais de naissance, il aime la bonne table, les cigares et le bon vin; c’est un défenseur de la loi, mais il n’a pas affaire à de grands criminels. Il s’agit de délits mineurs, et si Arnaudi n’aime pas jouer au justicier, ce qui lui plaît c’est une investigation sérieuse, basée moins sur la science que sur le flair et l’expérience, comme il convient avec les délinquants ordinaires.
Chaque histoire, souvent agrémentée de dialecte, est racontée à Soldati dans une Auberge, par exemple la Trattoria del Leone d’Oro, ou celle delle Tre Ganasce, au cours d’un repas de bonne cuisine locale, aux plats, vins ou produits authentiques, que de nos jours on appellerait écologiques. Les campagnes traversées par le Maréchal, du delta du Pô au Monferrato, nous deviennent si familières que des hauteurs du lac d’Orta nous apercevons nous aussi les couleurs du Mont Rose.
Après avoir fait l’objet de plusieurs séries télévisées les « Racconti » ont largement inspiré la série du Maresciallo Rocca, grand succès populaire de la Rai.
Padoue et Bologne — Massimo Carlotto, Le Groupe des 13, Carlo Lucarelli, Loriano Machiavelli.
Massimo Carlotto.

Avant de descendre vers l’Italie Centrale, arrêtons-nous dans cette partie que les Italiens appellent le Nord-Est, et qui va de Vérone à Trieste. C’est cette région qui connaît le plus grand développement industriel de l’Italie contemporaine. Nous y trouverons à Padoue, ville de Massimo Carlotto, son héros, l’original détective privé Marco Burattti.
L’auteur est lui-même un personnage peu ordinaire. Militant de Lotta Continua dans les années 80, il fût accusé à tort pour un empoisonnement. Emprisonné, il profite de son procès pour s’enfuir au Mexique, d’où il est renvoyé en Italie. Il sera finalement gracié, mais ces expériences vont le marquer profondément, d’abord dans la rédaction de romans autobiographiques, comme « Il Fuggiasco », le Fugitif, ensuite dans ses créations romanesques.
Il fait vivre en effet au héros de ses romans, Marco Buratti, une existence inspirée par la sienne. L’activité de Buratti est celle d’un détective privé, mais sans le pignon sur rue (il reçoit ses clients dans son bar en écoutant de la musique de jazz). Ses assistants (occasionnels) sont un gangster milanais à l’ancienne, qu’il a connu en prison, et Max la Mémoire, recherché par la police, mais qui détient une véritable banque de données sur la Malavita.
Carlotto n’est pas un styliste. Son style est d’une extrême simplicité, celui d’un homme d’action, son langage cru. Un reste de ses convictions transparaît quand il présente les industriels du Nord-Est, qu’il déteste, sans pouvoir en faire une description de mœurs qui n’est pas son genre.
La ville de Padoue n’est pas le théâtre exclusif de ses romans, mais elle demeure le port d’attache de Buratti. C’est là qu’il a son bar, il en connaît tous les quartiers, le Portello, l’Arcella, le centre avec la Piazza dei Signori, l’ancien ghetto, mais aussi le Prato della Valle, la plus grande place d’Europe et refuge des toxicomanes…
Le Groupe des 13.
De Padoue, nous allons à Bologne. Cette très ancienne ville universitaire, et centre de la gastronomie, est aussi la ville du Giallo. En effet, c’est à Bologne que se forma en 1990 il Gruppo dei Tredici, qui en réalité n’étaient que 12, dix écrivains et deux dessinateurs, intéressés par le roman policier. Les plus célèbres de ce groupe sont Carlo Lucarelli, Loriano Macchiavelli, Marcello Fois (d’origine sarde), et Danila Comastri Montanari. On ne parlera pas de cette dernière, car son genre est le roman historique, par ailleurs très populaire en Italie.
Carlo Lucarelli.
Carlo Lucarelli est bien connu à plus d’un titre en Italie. En effet, il a créé pour la Rai des émissions de télévision ou de radio qui ont eu beaucoup de succès, principalement Blu Notte, Misteri d’Italia, une suite d’enquêtes sur l’attentat de Bologne, le drame d’Ustica, l’assassinat de Pasolini et autres énigmes demeurées sans solution. Cette émission, qu’il animait lui-même, et qui a duré trois ans, l’a rendu célèbre dans toute l’Italie. Le dernier épisode, la Mattanza, le massacre, se base sur l’histoire récente de la Mafia.
Certains de ses romans reprennent cette manière d’enquête policière, par exemple sur les tueurs en série, avec le cas du tueur de Florence. Le sujet de la guerre l’inspire également, l’espionnage dans l’Allemagne nazie avec « il trillo del diavolo », ou la guerre d’Espagne avec « Guernica ».

Ses romans policiers se déroulent pour la plupart dans la ville de Bologne, que Lucarelli connaît bien. Longs ou brefs, romans, nouvelles et bandes dessinées, pour adultes et adolescents, ses écrits nous présentent plusieurs types de détectives, le principal étant Marco Coliandro, policier gaffeur, impulsif et plutôt stupide, qui avec une jeune femme punk Nikita , bute involontairement sur la solution des énigmes, qu’il ne pourrait résoudre sans l’aide de Nikita. Son langage cru et direct convient au style choisi par Lucarelli, qui emprunte aux medias modernes et aux « fumetti » (bandes dessinées)
Le personnage de Coliandro a fait l’objet en 2004 d’une série télévisée à succès, qui se déroulait dans la ville de Bologne.
Loriano Machiavelli.
A l’origine acteur et metteur en scène, Loriano Machiavelli a créé lui aussi un personnage de policier bolonais pittoresque et courageux, le sergent de police Sarti Antonio, Sans imagination, il se fait aider d’un éternel étudiant, ancien contestataire, et d’un jugement infaillible, Rosas. Sarti Antonio est le héros d’une vingtaine de romans avec pour théâtre Bologne. Sa présence est complétée de personnages de la police ou de la justice assez bien campés, toujours les mêmes, et pour cela appréciés des lecteurs. La série, commencée en 1974, a été portée à la télévision de nombreuses fois de 1983 à 1996. Sarti Antonio est un plaisant personnage, Bien que poursuivi par les insomnies et une colite chronique, il reste fidèle au devoir et respectueux de la hiérarchie, bien peu reconnaissante envers lui. Sa nourriture est celle d’un célibataire au réfrigérateur le plus souvent dégarni, et qui compense ce défaut par sa capacité reconnue à préparer les meilleurs cafés.
Très difficile dans le choix de ses bars, vu ses exigences pour le café, il l’est aussi pour les restaurants, d’autant que ses moyens ne lui permettent pas de choisir les plus réputés.
Sa connaissance de Bologne ne se limite pas à la topographie, elle englobe le passé de la ville, ses monuments, de San Petronio aux sept églises agglutinées de Santo Stefano, en passant par les nombreux couvents et les deux fameuses Tours penchées. Sans cesse il parcourt ses rues aux longues arcades et leurs peintures, il s’attache aux vieux palais et déplore les excès de l’urbanisation, connaît tout, même le lieu de l’ancien ghetto, jusqu’à se souvenir, dans « i Sotterranei di Bologna », que les barques venaient jadis de la Mer Adriatique jusqu’au centre de Bologne pour y charger la soie,, empruntant des canaux désormais couverts pour la plupart et qui font désormais partie du réseau d’évacuation des eaux usées.
Les romans qui mettent en scène Sarti Antonio sont peu à peu traduits en français; mais les références implicites qui y sont faites aux précédents romans de la série pourraient gêner le lecteur.
Florence, Sienne et Rome — Nino Filastò, Le Palio de Sienne avec Fruttero et Lucentini, Sheol de Marcello Fois, Carlo Emilio Gadda.
Nino Filastò.

Avec le florentin Nino Filastò nous voici en Toscane. Avocat pénaliste à Florence, Filastò s’est trouvé au cœur de l’action de justice pour des affaires célèbres, telles que le monstre de Florence, l’attentat de l’Italicus, celui du train 904, l’incendie du ferry Moby Prince, etc…
Son personnage principal, l’avocat Scalzi, possède son étude dans le quartier Santa Croce, comme Filastò. Et on peut penser que , comme Scalzi, l’auteur a le goût des œuvres d’art, faisant de la peinture de Masaccio le sujet d’un de ses romans. Peut-il en être autrement, à Florence, dont Scalzi connaît tous les musées aussi bien que le Palais de Justice ?
Un ancien collègue de Scalzi, Barberini, l’entraîne dans des enquêtes inattendues et poursuivies de façon nonchalante. Les époux Barberini sont eux aussi de purs florentins, cultivés, amoureux des belles choses, Madame Barberini est la cuisinière raffinée de recettes qui remontent à la Renaissance. Monsieur Barberini préfère le cigare toscan, qu’il fume à l’excès.
Au cours de ces enquêtes, Scalzi s’éloigne quelquefois de Florence et l’action se transporte alors à Pise, Viareggio, Empoli ou Livourne, mais toujours en Toscane.
Le style léger et ouvert de Filastò est peut-être loin du roman noir à l’américaine, mais sa connaissance du monde judiciaire italien est parfaite, et ses méthodes au prétoire de contre-interrogatoire à l’américaine, nous rapprochent du giallo de type anglo-saxon apprécié de nos jours.
Le Palio de Sienne avec Fruttero et Lucentini.
On ne peut passer par la Toscane sans citer à nouveau Fruttero et Lucentini qui ont réalisé avec « Il Palio delle Contrade Morte », traduit en français par « Place de Sienne côté ombre », un roman plein de mystère, mais aussi de révélations sur l’organisation du fameux Palio.
Au fil d’une intrigue bien nouée on s’instruit sur l’histoire du Palio et de ses fameuses contrades, on entre dans l’intimité des cavaliers, on découvre les complexités des règlements et des traditions, on pénètre le secret des préparations et les expédients choisis par les équipes. Une lecture recommandée d’un texte qui n’a pas vieilli.
Sheol de Marcello Fois.
Avant de descendre vers le Sud et les îles, passons par Rome, pour une visite offerte par Marcello Fois.
Dans le roman intitulé Sheol, l’inspecteur Ruben Massei, juif de naissance, sauvé et recueilli durant la guerre par une famille chrétienne, réalise à travers Rome une enquête sur l’assassinat d’une femme juive, ce qui le ramène 50 ans en arrière à la recherche de son identité. En même temps que son habilité à passer du présent au passé, nous dévoilant petit à petit la solution de l’énigme, Marcello Fois nous fait vivre la vie ordinaire de la ville éternelle, dans une composition utilisant quand c’est nécessaire le dialecte romain si vivant.

Carlo Emilio Gadda.
Le livre de Gadda intitulé « Quer pasticciaccio brutto de via Merulana », en français « L’affreux pastis de la rue des Merles » a été écrit en 1957; c’est l’un des premiers grands romans policiers italiens. Gadda est un auteur peu connu en France, mais qui occupe une place importante dans la littérature italienne. Ancien ingénieur, écrivain philosophe, son style habituel déroute par l’étalage de son érudition et son penchant à la parodie. Dans le pasticciaccio Gadda demeure simple et nous livre, en suivant l’enquête du commissaire Ingravallo, une délicieuse peinture de la petite bourgeoisie romaine de l’époque.
Gadda, qui était milanais, s’est servi de ce roman pour écrire des dialogues en dialecte romain; ils ajoutent un piment irremplaçable à la narration, imprégnée des réflexions du commissaire Ingravallo, que l’on appelle Don Ciccio, et de sa désarmante ironie.
Naples et la Sardaigne — Giuseppe Ferrandino et Marcello Fois
Naples et Giuseppe Ferrandino.

Ce n’est pas l’image touristique de Naples, ni la bonne humeur ou le pittoresque de sa population que nous présente Giuseppe Ferrandino dans ses romans noirs. C’est l’image criminelle de Naples, celle que l’actualité nous rappelle malheureusement tous les jours, et que Ferrandino dépeint fidèlement.
Son premier roman (il était auteur de bandes dessinées) s’appelle Pericle il Nero, Périclès le Noir. Ferrandino y donne la parole à Périclès, personnage peu reluisant, qui raconte, dans son langage primaire et grossier jusqu’à l’absurde, comment il échappe à la Camorra, qui le poursuit en raison d’une maladresse. Chargé d’exécuter un contrat, il a blessé par erreur la soeur d’un chef de bande, elle-même la pieuse chef de file des implorantes de San Gennaro. On est au coeur de Naples, que Ferrandino connaît comme sa poche, on en visite les beaux quartiers (le Vòmero), aussi bien que les bassi de Spaccanapoli. Les critiques français ont aimé ce roman et ses prolongements parfois grotesques, les critiques italiens préfèrent son caractère sombre et son réalisme, malheureusement bien proche du sort véritable de cette partie de la population qui vit dans l’ombre de la Camorra.
La Sardaigne et Marcello Fois.
Notre première sortie du « continent » est pour la Sardaigne. Non pas la Sardaigne de l’Aga Khan, mais celle de la Barbagia. En effet, Marcello Fois a implanté la plupart de ses romans à Nuoro, petite ville de 40.000 habitants, ville natale du prix Nobel Grazia Deledda, et qui est la principale ville de la Barbagia.

Marcello Fois connaît mieux que quiconque la ville de Nuoro : il y est né. Bien que vivant à Bologne il était co-fondateur en cette ville du groupe des 13 il demeure hanté par le souvenir de son île, qu’il nous fait vivre dans ses romans avec un immense talent d’écrivain.
Romans policiers par le sujet et l’intrigue, ils ne nous présentent pas des enquêtes savantes, et des criminels chevronnés finalement démasqués. S’il s’agit trames embrouillées, comme il sied au roman policier de tradition, ce n’est pas de cette tradition-là dont raffole Marcello Fois. Ses personnages, l’avocat Bustiani, le juge Corona, l’adjudant Pili, connaissent mieux que quiconque leur île et ses habitants. Toujours prêts à aider les policiers du continent, un peu perdus dans les méandres des coutumes et de la langue locales, ils demeurent ancrés dans la réalité locale dont ils partagent les ambiguïtés, à défaut d’en approuver les outrances.
Les romans de Marcello Fois, souvent dramatiques, sont une puissante invocation de la dure réalité de la terre sarde. Ils se déroulent vers la fin du 19° siècle, ou bien à notre époque. Leur cadre est la ville de Nuoro et ses environs; sans en faire une description détaillée, Fois nous la livre comme décor : Corona emprunte ses rues, contemple ses monuments, Bustiani se promène dans les collines voisines, leurs enquêtes se plient à tous les aspects de la vie locale, elles nous font connaître les processions et les pèlerinages, le parler et les dictons si pittoresques, les plats rustiques et parfumés des paysans, la montagne environnante (le Supramonte et le Gennargentu), le climat fantasque aux excès pluvieux ou aux poussées de sirocco, et surtout les coutumes ancestrales qui quelquefois mènent au tragique…
La Sicile — Leonardo Sciascia, Camilleri.
Leonardo Sciascia.
Avec Sciascia nous faisons notre entrée en Sicile. Né à Racalmuto dans la province d’Agrigente en 1921, décédé en 1989, c’est l’un des plus grands écrivains italiens du 20° siècle. Son inspiration est multiple : d’abord sa terre, la Sicile, puis la mafia, enfin la politique. Il a écrit des poésies, des nouvelles, des pièces de théâtre, des essais, sur Pirandello par exemple, des enquêtes, sur la politique telles que l’Affaire Moro, et enfin des romans. Parmi ceux-ci des romans qui ont tout du giallo par le tragique des faits, l’intrigue policière, le déroulement inquiétant, même par la découverte des mobiles, voire des assassins, mais ces derniers, à la différence des gialli, ne peuvent pas être inquiétés, car la Sicile est vouée selon Sciascia à l’injustice, et la plupart des siciliens au malheur ou à la pauvreté.
L’esprit de révolte de Sciascia s’est exprimé dans ses engagements politiques ou ses campagnes d’opinion, souvent désapprouvées par ses amis ou mal comprises. Mais ce qui nous intéresse ici, c’est l’écrivain, et lire Sciascia est souvent un vrai régal. Certes son obsession d’une Sicile opprimée, de siciliens qui se refoulent eux-mêmes, son évocation d’une mafia localisée mais impunie, tout cela paraît maintenant un peu dépassé. Mais sa description des mœurs des notables ou des gens simples, dans « A ciascuno il suo » , en français A Chacun son dû, sa narration palpitante de l’enquête du commissaire Bellodi, dans « Il Giorno della Civetta », en français Le Jour de la Chouette, demeurent inoubliables. C’est surtout sa peinture personnelle de la Mafia qui appartient au passé, comme Sciascia l’a reconnu dans un avertissement au lecteur de « Il Giorno della Civetta, écrit ultérieurement.
La Sicile de Camilleri.

La Sicile de Camilleri marque la fin de notre Tour d’Italie. Nous n’avons pas fait beaucoup de chemin depuis Sciascia, car la ville natale de Camilleri est Porto Empedocle, le port d’Agrigente. Ne cherchons pas sur la carte les noms des villes que l’on peut rencontrer dans ses romans : tous les noms sont imaginaires; il n’a cependant pas été difficile de trouver les lieux réels qui leur correspondent. Vigatà, théâtre principal des événements, est Porto Empedocle, Montelusa est Agrigente, et ainsi de suite. Les experts ont dressé des listes complètes de ces correspondances.
Né en 1925, Camilleri était d’abord un homme de théâtre, metteur en scène de Pirandello (lui aussi natif d’Agrigente), de Beckett, d’Ionesco, il travailla très vite pour la télévision, comme scénariste, metteur en scène, acteur même, et participa à la création de plusieurs séries policières, dont une série inoubliable du commissaire Maigret.
Il ne commença à écrire qu’en 1967, et de façon régulière à partir des années 80 seulement, s’inspirant d’évènements siciliens d’un passé récent. Mais ce n’est qu’en 1994, avec « La Forma dell’Acqua » , traduit en français par « La Forme de l’Eau », qu’il atteint un succès foudroyant. Ce roman policier fait intervenir pour la première fois le Commissaire sicilien Montalbano, que l’on retrouvera par la suite dans une dizaine de romans et de recueils de nouvelles. Résultat : 7 millions de livres de Camilleri vendus dans le monde, 120 traductions, dont une vingtaine en français. Et ça continue…
Le personnage de Montalbano a fait l’objet de séries télévisées à grand succès, avec pour interprète Luca Zingaretti. Camilleri lui-même assurait les scénarios, les tournages ayant lieu en Sicile. On y retrouve les assistants de Montalbano : le fidèle brigadier Fazio, l’impétueux vice-commissaire Augelio, le truculent assistant Catarella, l’aubergiste du San Calogero et ses triglie al soglio, l’éternelle fiancée Livia, l’irremplaçable cuisinière Adelina et sa caponatina.
Pareil à Siménon, Camilleri avoue volontiers qu’il écrire des histoires différentes de ses succès policiers, mais ses lecteurs préfèrent son personnage-fétiche Montalbano et la cohorte de personnages pittoresques qu’il a créés autour de lui.
La langue utilisée par Camilleri est basée en partie sur le sicilien, mais d’une lecture facile, à laquelle on s’habitue rapidement. Les traductions françaises sont d’un très bon niveau; l’un de ses traducteurs, Serge Quadruppani, explique très bien dans la préface de « L’odeur de la nuit » les tournures siciliennes de ce qu’il appelle le « camillerien ».
Il est impossible de rendre brièvement l’ambiance des œuvres de Camilleri ; il faut se contenter de citer parmi ses romans, certains qui ne font pas intervenir Montalbano :
Il birraio di Preston (l’Opéra de Vigatà) inspiré d’un fait de chronique locale de la fin du 19° siècle, ce roman de moeurs souvent tragique nous mène au coeur des drames de la Sicile; une grande intensité comique provient de la présence en milieu sicilien d’un terroriste romain, de carabiniers piémontais, d’un juge milanais et d’un préfet toscan. Leurs parlers ou dialectes se confrontent avec un sicilien nullement édulcoré, dans une démonstration de virtuosité linguistique toute propre à Camilleri.
La concessione del telefono (la concession du téléphone) se passe vers la même époque, une demande d’obtention de téléphone rencontre des obstacles bureaucratiques: sujet en apparence mince, mais très habilement traité: aux échanges de lettres de style administratif succèdent des dialogues en « burocratese » entre les échelons concernés, dans un cadre rigide si opposé à l’esprit sicilien que Camilleri en tire un effet comique irrésistible
La mossa del cavallo (Le coup du cavalier) toujours à la même époque; le titre est une référence au jeu des échecs; un inspecteur venu de Gênes doit résoudre un cas de mafia et se trouve lui-même accusé. Bien qu’originaire de Sicile, il n’y comprend plus rien, ni le parler ni les mœurs; il parle correctement l’italien, mais pense en génois, ce qui devient un obstacle dans ses relations avec les gens du pays. Ce n’est qu’après avoir réappris à raisonner et agir en sicilien tel est le coup du cavalier qu’il viendra à bout du problème et prendra sa revanche.
Comme on le voit, Camilleri sait bien, avec son ironie permanente, jouer du choc des cultures. Mais il demeure avant tout sicilien et, comme il le remarque lui-même, il serait incapable d’implanter une action ailleurs qu’en Sicile. Romancier régional par excellence, il est un peu la quintessence de tous ces romanciers dont on a parlé. Le succès mondial de Camilleri montre bien que le régionalisme ne dessert pas des « giallisti » de qualité, qui savent écrire en dehors du cadre banal du « polar », comme le font la plupart des auteurs présentés ici.
Souhaitons que cette présentation puisse encourager à lire, en français ou en italien, et divulguer, ces auteurs aux ouvrages abordables et captivants, bien représentatifs de ce pays si varié que nous aimons tous, l’Italie.
Quelques sites recommandés :
- sites généraux :
- sites particuliers à des auteurs :
- sur Scerbanenco : http://www.ilportoritrovato.net/html/biblioscerba.html
- sur Andrea Pinketts : http://www.pinketts.it/
- sur Renato Olivieri : http://manogialla.bastulli.com/Olivieri/Olivieri.htm
- sur Alessandro Perissinotto : http://www.alessandroperissinotto.it
- sur Carlo Lucarelli : http://www.carlolucarelli.net/studiosrlincuba.htm
- sur Andrea Camilleri :
- site en français : http://www.mauvaisgenres.com/

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